dimanche, 16 décembre 2018
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« Je suis les yeux et les oreilles du Tuquet »

Depuis l’arrivée des réfugiés mi-octobre, le quartier du Tuquet oscille entre rumeurs, mensonges et vérités. S’il y a bien un homme qui scrute le quartier quotidiennement et à qui rien ne peut échapper, c’est Alex, l’éducateur de rue.

Concrètement, quel est votre rôle ?

Je suis éducateur de rue au Tuquet depuis 2007. J’ai été engagé par la ville, via le service des affaires sociales, pour gérer les bandes de jeunes qui se bagarraient dans le quartier. En 2008, une trentaine de jeunes posaient pas mal de soucis. Je suis en rue tous les jours. Je discute avec eux, j’apprends à les connaître, etc. Je suis les yeux et les oreilles du quartier. Je fais le lien entre la population et les services sociaux. Je redirige par exemple les consommateurs de drogues vers le Phare, mais j’aide aussi des personnes âgées avec leurs papiers, etc. En été, je m’occupe davantage des groupes de jeunes et en hiver, plutôt des SDF. En plus du Tuquet, je m’occupe aussi du quartier des Blommes.

Comment avez-vous vécu l’arrivée des réfugiés ?

Depuis 9 ans, je traite toujours les mêmes problèmes. Les réfugiés amènent des échanges culturels dans mon boulot, c’est un nouveau challenge qui s’ajoute à tout le reste.

Comment les riverains ont-ils perçu leur arrivée ?

Au début, tout le monde venait me voir avec des questions. J’ai dû répéter mille fois que les réfugiés ne recevaient pas 1.200 euros par mois, que ce n’était pas des terroristes, que parmi eux il y avait des médecins, des sportifs, etc. Les gens ne sont pas spécialement racistes, mais ont peur de l’inconnu, ce que je peux comprendre.

Et les rumeurs ?

Les réfugiés n’étaient même pas encore arrivés qu’on disait « j’en ai vus au Lidl » alors que ce n’était qu’une famille musulmane comme il y en a des dizaines à Mouscron. Les gens exagèrent. Jusqu’à présent les seuls petits problèmes ont été qu’ils parlent parfois fort le soir ou une dispute dans un lavoir.

Lisez-vous ce qui se dit sur les réseaux sociaux ?

Non, j’ai d’ailleurs coupé mon compte Facebook. Des gens que je connais propagent des propos racistes et xénophobes, ça me dégoûte. Un peu comme pour la manif, certains ne font même pas partie du quartier. Et ceux-là n’étaient même pas présents non plus à la réunion d’information, c’est bien malheureux.

Comment avez-vous perçu cette séance d’info ?

Au départ, j’avais un peu peur. Certains avaient dit qu’ils viendraient pour gueuler. Finalement, ils ne sont pas venus. Ils ne s’intéressent pas, mais propagent des rumeurs. Ils devraient plutôt constater le travail magnifique des bénévoles.

Collaborez-vous avec Bridgestock ?

Dès l’annonce de l’arrivée de réfugiés à Mouscron, j’ai participé à plusieurs réunions. Avec la ville, Bridgestock, les associations, etc. Au début je me demandais comment j’allai pouvoir faire tout seul. Mais finalement j’ai une bonne collaboration avec Bridgestock. Je fais aussi partie du comité de quartier.

Les réfugiés vous connaissent-ils ?

Je vais régulièrement au Refuge. Bridgestock m’a donné une carte d’accès, ce qui prouve leur transparence. Je collabore avec l’éducatrice de Bridgestock. Elle fait le même travail que moi, mais à l’intérieur du Refuge. Le fait que je connaisse « l’intérieur » donne plus de poids à mes propos quand j’en discute avec les riverains. C’est vraiment l’inverse de ce que les gens imaginent, je l’ai vu de mes propres yeux. Je ne supporte plus les mensonges. Les réfugiés sont vraiment reconnaissants et personnellement, je n’envie pas leur vie au Refuge. Par contre, j’aurais préféré davantage de mixité. Tant de monde rassemblé au même endroit, ça causera des problèmes, qu’ils soient Belges ou étrangers, c’est pareil.

Avez-vous des projets avec les réfugiés ?

Oui je compte inclure des réfugiés à l’action « Eté Solidaire ». On va aussi mettre en place un tournoi de foot mixte. Certains jeunes du Tuquet ne veulent pas participer, je dois encore discuter avec eux pour les convaincre.

« Je suis la ‘dernière chance’ avant la police »

Comment êtes-vousarrivé là ?

J’ai toujours rêvé d’être éducateur de rue. J’ai un parcours atypique. J’ai d’abord travaillé en tant qu’électricien. Puis j’ai moi-même été à la rue. Ça me sert dans mon travail. Les jeunes se confient car ils savent que moi aussi, un jour, j’ai été dans la merde. J’ai toujours aimé aider les jeunes, aller à leur rencontre dans les rues, avant même d’en faire mon métier. Je connaissais quelqu’un de la régie de quartier et un jour on m’a proposé le poste. J’ai repris des études d’éducateur spécialisé et je suis encore des formations aujourd’hui. Je viens d’ailleurs d’être formé dans les quartiers de Molenbeek.

Peut-on comparer les quartiers hurlus entre eux ?

Chaque quartier est différent, avec sa bande différente. Et les bandes ne se mêlent pas. Les jeunes appartiennent à leur quartier plus qu’à Mouscron. D’ailleurs, les chaussures sur les câbles électriques : c’est pour marquer leur territoire.

Y a-t-il d’autres éducateurs de rue à Mouscron ?

Depuis un an, il y en a un au Nouveau-Monde. Je l’ai formé. Mais ça fait des années que je tape sur le clou pour qu’il y en ait d’autres. Il faut vraiment prouver aux politiciens que le travail de rue est utile. On fait un boulot méconnu, pour lequel on n’attribue pas de budget.

Vous ne vous concentrez que sur le Tuquet et les Blommes ?

Oui je préfère faire un quartier à fond plutôt qu’être à moitié partout. Je ne suis pas Superman, les problèmes ne se règlent pas en un coup de baguette magique. C’est vraiment du travail sur le long terme. Je suis l’adulte référent du quartier. Certains jeunes me disent :

« Mon père je l’emm****, mais toi je te respecte ».

Ça me touche, mais ça me fait du mal pour le papa. Les gens savent que je suis là pour aider. Aucun jeune ne m’a jamais manqué de respect.

Comment établir une telle relation de confiance ?

Ça a pris du temps. Au début, j’avais l’impression de ne servir à rien. Les gens ont dû accepter ma présence. Le plus important pour moi, c’est de travailler avec respect et intégrité. Je suis ouvert d’esprit.

Dès qu’un jeune me pose une question, je lui réponds. Par exemple, un jeune homosexuel s’est confié à moi. Rien que le fait de discuter, ça lui a fait du bien. Je distribue des flyers aux jeunes, j’ai aussi toujours des préservatifs sur moi, etc. Et surtout je respecte le secret professionnel. Collaborez-vous avec la police ? La police sait qui je suis et sait que je travaille sérieusement. Tous les mardis, j’ai réunion avec la régie de quartier. Parfois, la police me donne des noms à rencontrer parce qu’ils ont posé problème. Je suis « la dernière chance ». J’essaye de dialoguer, de discuter avec les jeunes. On essaye de s’arranger calmement avant que ça ne passe par la case police. Je fais aussi de la médiation entre voisins, avant que la police ne doive dresser un procès-verbal. Par contre, je travaille dans le secret professionnel. Je ne balance jamais de nom à la police. Et on ne m’a d’ailleurs jamais mis de pression : la police me laisse faire mon boulot. Vous ne travaillez qu’en rue ? Non j’ai aussi une permanence les jeudis à la régie de quartier des Blommes, certaines conversations ont besoin de se tenir entre quatre murs. Je tiens des permanences au bar social « Bar d’eau » et je rencontre certains en prison. Je les aide à préparer leur avenir, à rédiger un CV, à trouver un logement. J’adore mon boulot, il faut beaucoup de patience et des nerfs d’acier. On ne s’ennuie jamais et quand je suis en congé, les contacts me manquent.

NORD ECLAIR – Propos recueillis par Bérénice Vanneste – 24 janvier 2016

A propos Brigitte Aubert

Bourgmestre de la ville de Mouscron en charge de l'Administration générale, de la Police, des Pompiers/Service Incendie, des Associations patriotiques, des Affaires sociales et de la santé, des Séniors, des Personnes handicapées, de l'Urbanisme, de l'Agriculture et Conseillère Provinciale

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